Jean-Pierre Ménanteau : « Le Livret d’épargne européen permettrait de resserrer les liens entre l’ensemble des acteurs financiers qui, en Europe, exercent, des missions d’intérêt général, à l’image de la CDC française, »
Sans préjuger de la forme qu’il devrait prendre, que pensez-vous de l’idée de lancer un livret d’épargne européen ?
Je pense qu’il faut replacer cette proposition dans le contexte plus large de l’Europe de la finance. Il faut d’abord souligner que la construction européenne est encore très inachevée dans le domaine financier et qu’elle n’a pas, en la matière, de traduction tangible pour les citoyens européens. Chaque pays européen a son propre système financier. Bien entendu, ces systèmes communiquent entre eux par grands systèmes de paiement, mais les produits financiers restent spécifiques, du moins en ce qui concerne les produits dédiés aux particuliers. Cette situation distingue le secteur financier des autres industries européennes, dans lesquelles les produits sont conçus à l’échelle du marché européen, et constitue une faiblesse par rapport à nos concurrents nord-américains. Afin de combler cette lacune les institutions financières européennes travaillent actuellement à la mise au point de produits financiers normalisés bénéficiant, au plan fiscal, d’une clause de la nation la plus favorisée.
On peut cependant douter que ces produits financiers normalisés suffisent à insuffler une nouvelle conscience européenne…
Certes ! D’autant qu’il existe aussi, dans ce processus de construction du volet financier de l’Europe, de graves écueils à éviter pour ne pas susciter le rejet des citoyens. À cet égard, il faut absolument que l’Europe offre des garanties quant à l’accès aux services de base. Si des millions d’Européens se retrouvent demain exclus des services bancaires de base, alors l’Europe s’exposera à une grave crise de légitimité. Enfin, il convient que cette Europe de la finance ne s’élabore pas seulement sur des logiques de rentabilités concurrentielles, mais qu’elle crée, à l’échelle européenne, un système permettant de mobiliser l’épargne privée au service de projets d’intérêt général, à l’image de ce qui existe en France avec le Livret A. C’est tout l’objet du projet de Livret d’épargne européen auquel je suis favorable pour deux raisons : d’abord parce que c’est un instrument citoyen qui permettrait de relier les citoyens de l’Union par l’économie et la finance, ensuite parce qu’il apporterait un financement bienvenu à des projets européens d’intérêt général.
Vous avez cité l’exemple du Livret A. Ne craignez-vous pas, justement, que nos partenaires voient dans cette idée une volonté française de faire prévaloir leur modèle ?
Toutes les initiatives européennes exigent du tact et de la diplomatie et les exemples sont nombreux de projets qui n’ont pas abouti à cause de l’arrogance de leurs promoteurs. Cependant, en l’espèce, je ne crois pas que cette proposition puisse être mal interprétée, tout simplement parce que le modèle de la CDC n’est pas une exclusivité française ! La quasi-totalité de nos partenaires disposent de leurs propres acteurs financiers exerçant des missions d’intérêt général : l’Allemagne avec le Kreditantstalt für Wieberaufblau (KfW), l’Espagne avec l’Instituto de Crédito Oficial (ICO), l’Italie avec la Cassa Depositi et Prestiti (CDP), la Grande-Bretagne avec la Commenwealth Developement Corporation (CDC), l’Irlande avec le Pobal, etc. (voir carte ci-contre) Le principe de mobilisation de l’épargne à des fins d’intérêt général est donc commun à toute l’Europe. Le projet de Livret d’épargne européen ne part donc pas de rien. Il s’appuie sur des pratiques, des expériences et un savoir faire que l’on peut qualifier de commun, même si, bien entendu, les modalités d’actions sont différentes d’un pays à l’autre. Ma conviction profonde est que ces divers acteurs nationaux ont intérêt à coopérer ensemble et que le projet de Livret d’épargne européen peut être le catalyseur de cette nécessaire coopération.
Selon vous, quelles devraient être les modalités techniques, juridiques, organisationnelles de ce Livret d’épargne européen ?
Je pense qu’il est trop tôt pour répondre à cette question, non pas parce que la mise en œuvre d’un livret d’épargne européen serait extrêmement complexe, mais parce qu’il y a une multitude de modalités possibles. Il faut être très clair : quant on est capable de faire Airbus, on est nécessairement capable de mettre sur pied une sorte de livret A européen, parce que construire ensemble un avion exige une ingénierie infiniment plus complexe ! Sans préjuger d’autres modes de fonctionnement et de gouvernance, je pense qu’il suffirait, pour commencer, que chaque État désigne une institution pour constituer un tour de table auquel on pourrait associer la BEI, afin de créer des synergies. Bien entendu, les institutions comme la CDC françaises ou le KfW allemand paraissent parfaitement qualifiés pour remplir ce rôle. Mais ce n’est là qu’une piste…
Quelle est l’attitude de l’Europe à l’égard des institutions comme la CDC et ses homologues européennes ?
Certains ont contesté, auprès des institutions européennes, l’avantage fiscal dont elles jouissent en avançant que cela générait une distorsion de concurrence, mais l’argument n’est pas convaincant car la contrepartie de cet avantage est l’exercice de missions d’intérêt général. Un autre point est contesté : celui du duopole de collecte dont jouissent les caisses d’épargne et La Poste… Mais, concernant l’avenir de la CDC et de ses homologues, la question cruciale à poser est celle de la place des États et des modalités de l’action publique en matière financière : souhaite-t-on limiter leurs interventions aux seules subventions ? Si l’on répond par la négative, si l’on estime que les États doivent également pouvoir intervenir par le biais de prêts et de garanties, alors il semble plus efficace et plus sain qu’ils en délèguent l’exécution à des institutions professionnelles de la finance comme la CDC et ses homologues. Cela est également valable à l’échelle européenne.
Propos recueillis par Christophe Blanc
Sans préjuger de la forme qu’il devrait prendre, que pensez-vous de l’idée de lancer un livret d’épargne européen ?
Je pense qu’il faut replacer cette proposition dans le contexte plus large de l’Europe de la finance. Il faut d’abord souligner que la construction européenne est encore très inachevée dans le domaine financier et qu’elle n’a pas, en la matière, de traduction tangible pour les citoyens européens. Chaque pays européen a son propre système financier. Bien entendu, ces systèmes communiquent entre eux par grands systèmes de paiement, mais les produits financiers restent spécifiques, du moins en ce qui concerne les produits dédiés aux particuliers. Cette situation distingue le secteur financier des autres industries européennes, dans lesquelles les produits sont conçus à l’échelle du marché européen, et constitue une faiblesse par rapport à nos concurrents nord-américains. Afin de combler cette lacune les institutions financières européennes travaillent actuellement à la mise au point de produits financiers normalisés bénéficiant, au plan fiscal, d’une clause de la nation la plus favorisée.
On peut cependant douter que ces produits financiers normalisés suffisent à insuffler une nouvelle conscience européenne…
Certes ! D’autant qu’il existe aussi, dans ce processus de construction du volet financier de l’Europe, de graves écueils à éviter pour ne pas susciter le rejet des citoyens. À cet égard, il faut absolument que l’Europe offre des garanties quant à l’accès aux services de base. Si des millions d’Européens se retrouvent demain exclus des services bancaires de base, alors l’Europe s’exposera à une grave crise de légitimité. Enfin, il convient que cette Europe de la finance ne s’élabore pas seulement sur des logiques de rentabilités concurrentielles, mais qu’elle crée, à l’échelle européenne, un système permettant de mobiliser l’épargne privée au service de projets d’intérêt général, à l’image de ce qui existe en France avec le Livret A. C’est tout l’objet du projet de Livret d’épargne européen auquel je suis favorable pour deux raisons : d’abord parce que c’est un instrument citoyen qui permettrait de relier les citoyens de l’Union par l’économie et la finance, ensuite parce qu’il apporterait un financement bienvenu à des projets européens d’intérêt général.
Vous avez cité l’exemple du Livret A. Ne craignez-vous pas, justement, que nos partenaires voient dans cette idée une volonté française de faire prévaloir leur modèle ?
Toutes les initiatives européennes exigent du tact et de la diplomatie et les exemples sont nombreux de projets qui n’ont pas abouti à cause de l’arrogance de leurs promoteurs. Cependant, en l’espèce, je ne crois pas que cette proposition puisse être mal interprétée, tout simplement parce que le modèle de la CDC n’est pas une exclusivité française ! La quasi-totalité de nos partenaires disposent de leurs propres acteurs financiers exerçant des missions d’intérêt général : l’Allemagne avec le Kreditantstalt für Wieberaufblau (KfW), l’Espagne avec l’Instituto de Crédito Oficial (ICO), l’Italie avec la Cassa Depositi et Prestiti (CDP), la Grande-Bretagne avec la Commenwealth Developement Corporation (CDC), l’Irlande avec le Pobal, etc. (voir carte ci-contre) Le principe de mobilisation de l’épargne à des fins d’intérêt général est donc commun à toute l’Europe. Le projet de Livret d’épargne européen ne part donc pas de rien. Il s’appuie sur des pratiques, des expériences et un savoir faire que l’on peut qualifier de commun, même si, bien entendu, les modalités d’actions sont différentes d’un pays à l’autre. Ma conviction profonde est que ces divers acteurs nationaux ont intérêt à coopérer ensemble et que le projet de Livret d’épargne européen peut être le catalyseur de cette nécessaire coopération.
Selon vous, quelles devraient être les modalités techniques, juridiques, organisationnelles de ce Livret d’épargne européen ?
Je pense qu’il est trop tôt pour répondre à cette question, non pas parce que la mise en œuvre d’un livret d’épargne européen serait extrêmement complexe, mais parce qu’il y a une multitude de modalités possibles. Il faut être très clair : quant on est capable de faire Airbus, on est nécessairement capable de mettre sur pied une sorte de livret A européen, parce que construire ensemble un avion exige une ingénierie infiniment plus complexe ! Sans préjuger d’autres modes de fonctionnement et de gouvernance, je pense qu’il suffirait, pour commencer, que chaque État désigne une institution pour constituer un tour de table auquel on pourrait associer la BEI, afin de créer des synergies. Bien entendu, les institutions comme la CDC françaises ou le KfW allemand paraissent parfaitement qualifiés pour remplir ce rôle. Mais ce n’est là qu’une piste…
Quelle est l’attitude de l’Europe à l’égard des institutions comme la CDC et ses homologues européennes ?
Certains ont contesté, auprès des institutions européennes, l’avantage fiscal dont elles jouissent en avançant que cela générait une distorsion de concurrence, mais l’argument n’est pas convaincant car la contrepartie de cet avantage est l’exercice de missions d’intérêt général. Un autre point est contesté : celui du duopole de collecte dont jouissent les caisses d’épargne et La Poste… Mais, concernant l’avenir de la CDC et de ses homologues, la question cruciale à poser est celle de la place des États et des modalités de l’action publique en matière financière : souhaite-t-on limiter leurs interventions aux seules subventions ? Si l’on répond par la négative, si l’on estime que les États doivent également pouvoir intervenir par le biais de prêts et de garanties, alors il semble plus efficace et plus sain qu’ils en délèguent l’exécution à des institutions professionnelles de la finance comme la CDC et ses homologues. Cela est également valable à l’échelle européenne.
Propos recueillis par Christophe Blanc

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