Le libéralisme est le creuset où se forge le collectivisme. En effet, l’erreur essentielle du libéralisme est d’abstraire l’homme de la société, d’en faire un individu isolé dans une société qui ne serait que l’agrégat d’individus se rencontrant par l’intérêt. Cependant, chacun n’est ce qu’il est que parce qu’il a hérité de sa langue, de sa culture, de ses parents. L’homme est fondamentalement social ; sans la société, le petit homme meurt. L’individu isolé n’existe pas. Il dépend des autres. Il donne et il reçoit ; s’imaginer qu’il donne sans avoir reçu relève de l’imposture, de l’imposture libérale.
Le libéralisme n’a pas de base morale car n’ayant pas de base sociale ; au contraire, il détruit toute morale.
Le libéralisme appela, à juste titre une réaction ; cette réaction fut le collectivisme qui reste encore aujourd’hui une réaction normale dans le contexte du libéralisme dominateur, mais une réaction néfaste. En effet, elle procède de la même anthropologie, mais inversée, de la même logique mécanique et donc des mêmes présupposés idéologiques.
Le collectivisme critique la dimension économique libérale dans la rémunération du salarié dans la mesure où celui-ci n’est pas justement associé à la combinaison fructueuse du capital et du travail, alors que le salarié est, de par son travail, un élément essentiel de cette combinaison et dans la mesure également où le salarié est aliéné dans la finalité de la production qui reste sociale et non seulement objet de profit. Le but de l’économie est de créer des richesses au sens large et non seulement des profits.
Cependant, si l’économique est une composante de l’agir humain et de l’organisation sociale, l’homme et la société ne se ramènent pourtant pas à cette composante économique où se situerait, dès lors, uniquement l’exploitation et la réalité humaine. L’homme est aussi un être spirituel dans l’échange et la relation à l’autre. Tout n’est pas économique. L’essentiel, c'est-à-dire le don de soi, la création, l’amour et l’amitié ne sont pas des actes économiques.
Ce n’est pas parce que le libéralisme ramène tout à l’économie qu’il faille, pour le subvertir, partir des mêmes présupposés et ne faire de l’homme et de sa libération qu’une affaire économique. Une telle erreur sur la nature de l’exploitation et la nature même de l’homme a eu et a toujours des conséquences désastreuses. Au bout des solutions collectivistes, il y avait, il y a, il reste toujours le goulag et la pauvreté!
Enfin, le collectivisme remplace la main invisible du libéralisme où les actes individuels s’ordonnent magiquement en vue d’un bien collectif au profit également d’une autre main invisible, l’administration des choses. Nous sommes alors en présence d’une société technicienne où la décision et le choix n’ont plus de place et où la décision démocratique s’exprime par la dictature du Parti. C’est le totalitarisme dur contre le totalitarisme mou du marché.
C’est seulement en abandonnant les idéologies économistes qu’on peut appréhender le véritable bien commun, relatif, accessible à la politique qui est le résultat d’un choix raisonné assumé par des hommes politiques avec le soutien de la société. Il ne résulte ni de la Main invisible, ni du Parti, mais de personnes raisonnables ayant le souci de la vérité humaine et sociale dont le projet et la crédibilité sont vérifiés dans le débat démocratique. La politique n’est pas une mécanique, elle est organisation des hommes selon un principe : le Bien commun. Cette organisation n’est jamais définitive ; il y a un débat permanent, une sorte de révolution permanente positive. Avec la Main invisible comme avec le Parti, les idéologies produisent des mécaniques totalitaires. La politique n’est plus l’aboutissement d’un choix raisonnable, discuté donc discutable, mais une mécanique qui suit la logique de l’idéologie.
Aujourd’hui, on utilise à mauvais escient l’expression « la loi du marché » comme autrefois la loi de l’histoire et du déterminisme dialectique historique. Cette loi n’exprime aucune vérité au sens où elle exprimerait la réalité de l’échange économique pris dans sa globalité passée, présente et future dont les économistes sérieux reconnaissent l’impossibilité théorique de l’appréhender. Elle ne fait, tout au plus, qu’exprimer, à un moment donné, les rapports de l’offre et de la demande. L’offre et la demande ne font loi que comme résultante à un moment donné d’échanges et de rapports de forces simplifiés, rapports que les hommes ont créés et qui peuvent donc être changés par les hommes. L’offre et la demande pourraient ne s’appréhender en loi que pour un être supérieur qui aurait connaissance de l’ensemble des transactions, de leurs conséquences directes et indirectes, des motivations psychologiques rationnelles et irrationnelles des différents acteurs pour arriver à découvrir les lois qui régissent ces échanges : un tel homme serait Dieu. Seul Dieu serait à même de calculer le juste prix et organiser l’économique dans sa relation complexe au social.
Dans les idéologies modernes, on n’en finira pas de le répéter, on absolutise toujours la création, ici la loi économique, dans le refus d’absolutiser le créateur. Il n’y a d’ailleurs plus de créateur. Le marché est lui-même devenu le Créateur, créateur de richesses et créateur de société marchande donc, d’après les adeptes de la démocratie de marche, de seule société démocratique et de société tout court.
Le marché devient et fait la réalité, le marché remplace Dieu. Il a ses prêtres comme autrefois le parti avait les siens. Quand ils ont parlé, la messe est dite. Le peuple n’a qu’à dire amen…Le débat est clos. Le marché a dit. La démocratie doit obéïr.
L’idéologie libérale impose ainsi des recettes de plus en plus contestées qui conduisent à la ruine des pays qui en font les frais. Ces recettes économiques reposent sur des vérités scientifiques détournées de leur contexte, non généralisables ou tout simplement sur de la pure idéologie mais il faut les appliquer car l’idéologie le demande.
Les conséquences du libéralisme comme hier du collectivisme sont sérieuses. Elles tuent des millions de personnes. Le libéralisme révèle de manière plus claire ses contradictions, car il est poussé dans ses logiques extrêmes par la fin du collectivisme communiste. Il s’attribue d’ailleurs à tort cette chute car le collectivisme est surtout mort du mensonge qui le minait de l’intérieur entre l’idéologie, le discours et la réalité. Ce sont les mêmes contradictions qui détruiront également l’idéologie libérale. C’est la solidarité qui a fait tomber le mur du mensonge, ce n’est pas le marché et le libéralisme. C’est une révolte sociale avant d’être une révolte économique. De la même manière, nous devons nous préparer à la chute du libéralisme par cette même révolte sociale. La chute du Mur n’est pas finie, elle se poursuivra car elle est une révolte contre les idéologies.
L’homme réel tend quand même à échapper à cette situation ; le non au référendum nous le rappelle. L’homme politique européen tend également individuellement à s’en éloigner, car il subit aujourd’hui de plus en plus fortement les conséquences des théories nihilistes et dévastatrices de la réalité sociale où la liberté prime sur la solidarité. La révolte se prépare contre ces idéologies qui ont pris la place de Dieu dans la culture de la transcendance et se posent en divinité et vérité prétendant ainsi nous recréer dans une nature fabriquée par elles.
Les idéologies libérales ou collectivistes structurent cependant encore dans leur version soft ou hard le débat idéologique de droite et de gauche. Il nous faut nous en débarrasser. La véritable révolution actuelle doit se situer à ce niveau. C’est à une conversion hors de ces idéologies que nous sommes appelés si nous voulons trouver des solutions aux problèmes de notre temps.
Comment sortir des clivages politiques traditionnels et permettre ainsi à une nouvelle classe politique d’émerger ? Dans notre volonté de refonder la politique, la Vérité doit être ainsi première et le souci de vérité constant. C’est le premier service que le politique doit au peuple, son Souverain : lui dire la Vérité. Mentir au peuple, c’est mentir au Souverain ; c’est un crime de lèse majesté.
Le peuple veut bien qu’on lui raconte que la sortie du tunnel est pour bientôt, mais si, depuis trente ans, on lui dit qu’on va sortir du tunnel, que ça ira mieux et qu’il constate que ça va plus mal, il y a quand même un problème ! Il demande alors une pause et une remise en question des programmes et choix formulés ou tout au moins qu’on lui explique mieux et qu’il retrouve la réalité dans les discours des politiques : il veut comprendre ! Il est prêt à faire ce qu’il faut, mais qu’on commence par ne pas le mépriser et lui dire la vérité.
Le Renouveau, c’est l’abandon des idéologies qui dominent le débat politique. C’est un devoir de démocrate. Il y va de la survie de la Démocratie car le débat politique doit retrouver l’homme et sa réalité sociale pour construire un projet d’humanisme intégral.